07 novembre 2009
"L'Âme du Mal" de Maxime Chattam : la grenouille et le boeuf
On a parlé de "best sellers" à propos des livres de Maxime Chattam, soit disant successeur d'un Grangé perdu dans ses épopées de plus en plus lourdingues. J'ai lu "l'âme du mal"... avec beaucoup de difficultés, tant j'ai trouvé un livre laborieux, accumulant les pires stéréotypes du roman et du film US "de serial killer", sans y apporter une seule idée nouvelle. Un livre écrit "avec les pieds" (on pense par moments à une mauvaise traduction, mais non, le livre a été écrit en français !), dans un style scolaire, ressassant lourdement ses pauvres obsessions à coup de mots maladroits et parfois prétentieux, perdu entre citations pseudo-documentées (copiées-collées d'internet ?), dialogues improbables qui nous arrachent de éclats de rire douloureux, et tendance ridicule à bien surligner la moindre idée pour s'assurer que le lecteur a bien compris ! Le pire étant atteint lorsque Chattam a recours à l'explication la plus puérile qui soit pour rationnaliser son intrigue qu'il avait tant bien que mal poussée vers le fantastique (je ne révèlerai pas le twist, même si je ne vous encourage certainement pas à perdre votre temps à lire ce... "machin"). Ce n'est pas parce que Chattam nous fait le coup - sympathique - de refuser le happy end habituel au genre qu'il n'est pas, au final, complètement ridicule. Ce livre, le pire que j'ai lu depuis belle lurette, illustre à mes yeux la fable de la grenouille française qui voudrait se faire aussi grosse qu'un boeuf américain.
06 novembre 2009
"We Used to Think the Freeway Sounded like a River", le dernier album de Richmond Fontaine
Et si la vraie force des États Unis, ce qui leur permettra de rester "éternels", c'était leurs écrivains ? Car quel pays au monde a produit en quelques décennies un Carver, un Harrison, un Brett E Ellis, un Roth, un Franzen, etc. ? Mais depuis la beat generation, on sait qu'il y a aussi aux USA des écrivains qui chantent, et "l'Americana" est logiquement le mode d'expression idéal pour illustrer en quelques couplets parfaitement ouvragés une vision inspirée de destins individuels ou de rêves collectifs comme l'Amérique en a toujours engendrés. Oui, on aime le Richmond Fontaine de Willy Vlautin pour la beauté de ses mots habités par une voix poignante. On aime un peu moins ici une certaine banalité des chansons, trop anodines et bien agencées pour magnifier ces textes qui mériteraient plus d'originalité, ou peut-être de rage...
05 novembre 2009
"Mon Ombre au loin" : le 4ème tome des Petits Rien de Lewis Trondheim
De par son principe même (Trondheim tient son carnet de bord,
transformant des situations quotidiennes, souvent anodines, parfois
excentriques, en sortes de "BD-haïkus" drôles, voire parfois
poétiques), "Les Petits Riens" verra son intérêt varier, très
logiquement, en fonction des (micro- ou macro-) événements de la vie de
son créateur. Dans "Mon Ombre au Loin", on est gâtés : entre voyages au
bout de monde - ou juste à quelques centaines de kilomètres - toujours
propices aux gags de la découverte décalée d'us et coutumes étrangères
(depuis Voltaire, on sait quelle mine de gags, mais aussi de
commentaires pertinents sur soi-même cela peut constituer !), et
découverte d'inquiétants polypes dans la fosse nasale de cet
incorrigible hypocondriaque qu'est Lewis Trondheim, il y a ici matière
à rire (jaune, parfois, mais on aime ça)… Mais, qu'il découvre la nuit
Madrilène (oui !), les looks des habitants de San Francisco, l'le
déficit de voyelle dans la langue tchèque ou de gros trucs de sang
glaireux qui lui sortent du nez, Trondheim reste un dessinateur inspiré
et un chroniqueur indispensable de nos propres angoisses et lâchetés.
04 novembre 2009
"Panique au Village" de Vincent Patar et Stéphane Aubier
Il y a à l'origine du concept ébouriffant de "Panique au Village" une idée superbe : ni plus ni moins que le pari de retrouver le plaisir enfantin de créer des histoires impossibles - d'aventures, d'amour, de suspense - avec ces figurines en plastique peint qui étaient les seuls jouets ou presque des garçons dans les années 60 (je vous parle d'un temps où 99% de ce qui amuse les enfants d'aujourd'hui n'existait pas !). Le film est donc logiquement un feu d'artifice d'idées idiotes mais indéniablement poétiques, de par l'énergie désordonnée qui s'en dégage, comme dans le refus de toute limite rationnelle ou même formelle : le seul problème est que, fatalement, on n'est ici que spectateur du délire d'autres "enfants", dont on perçoit les voix lointaines et surexcitées qui se racontent ces histoires délirantes (plus qu'ils ne nous les racontent, en fait). Dans cette position inconfortable de voyeur devant un délire absurdement intime - ni drôle, ni intéressant - qui ne nous concerne pas, on finit forcément par s'ennuyer à mourir. "Panique au Village" est au final l'une de ces expériences extrêmes et magnifiques dont l'échec est inéluctable.
03 novembre 2009
"This Is It" de Kenny Ortega
On attendait le pire d'un tel film à la mémoire du King of Pop, réalisé par le Kenny Ortega de "High School Musical"... Et c'est le meilleur qui advient : hormis quelques minutes de dévotion aveugle digne des "making of" qui polluent en général les suppléments des DVDs (mais "MJ" provoquait réellement ce genre de fanatisme, non ?), "This Is It" est à la fois un magnifique "non-concert" filmé, et un hommage toujours juste à l'incroyable somme de travail d'une troupe toute entière préparant ce qui devait être un événement "live" à part. Car Ortega a l'intuition remarquable de ne jamais parler de ce qui est arrivé après (la mort) pour ne montrer à l'oeuvre que les forces de vie : l'amour de la musique et de la danse, la volonté d'offrir le meilleur de soi-même (les tensions, même lissée par la soumission au "prince" suaves mais inflexible, un tantinet caractériel, ne sont pas occultées), et finalement la joie intense du travail bien fait. Et s'il y a émotion - on peut pleurer beaucoup devant "This Is It" -, c'est celle qui nous étreint en contemplant ces restes mélancoliques des rêves brisés de tous ceux, danseurs, musiciens, techniciens, qui avaient tant lutté pour atteindre le rêve de leur vie. Et le show, me direz-vous ? Malgré les limitations imposées par Michael à sa voix, qu'il ménage, c'est de la pop "royale", éblouissante, oui !
02 novembre 2009
"L'enfer est pavé de bonnes intentions" : Gilbert Hernandez en fait trop...
Mais qu'est-il arrivé à Gilbert Hernandez ? Comment a-t-il pu concevoir ces 120 pages d'horreurs, de désespoir, cette peinture nihiliste d'une sous-humanité à jamais perdue : pédophilie dans une décharge, sadomasochisme fatal, sables mouvants engloutissant une mère serrant son enfant dans ses bras, et surtout, surtout une dévorante haine de soi consumant Empress, la pauvre héroïne de cette triste descente aux enfers en 3 étapes. Loin, bien loin de l'humanité chaude et bouleversante de Palomar City, bien plus près oui des cauchemars vaguement obscènes d'une sorte de cinéma déjanté. Alors, oui "L'enfer est pavé de bonnes intentions" est un récit radical qui empoigne son lecteur... c'est un livre marquant, et ce d'autant qu'il a l'intelligence de se refermer sur le silence et le lent engourdissement d'une vie condamnée dès le départ. Mais c'est quand même à mon avis, de par sa démonstrativité un peu racoleuse, une œuvre mineure au sein de l'univers majestueux de "Love and Rockets"...
01 novembre 2009
"The Fountain", le dernier Echo & The Bunnymen : ou comment s'y noyer...
Après le magnifique (et classique) "slowburner" qu'a été "Siberia", McCulloch et Sergeant ont cherché avec "The Fountain" la recette de ce succès commercial qui leur a toujours - et injustement - échappé, alors que leurs enfant spirituels, Coldplay, sauvaient l'industrie du disque à eux seuls : production brillante, loin des méandres cryptiques du psychédélisme d'antan comme des brumes romantiques d'hier, et surtout tentatives d'ouvrir la "formule" Echo - dont nul ne se plaignait, reconnaissons-le - à de nouvelles musiques plus "modernes" (ou plus éphémères...). Le résultat de cette mini-révolution est pour le moins discutable, la faute en revenant peut-être au manque d'inspiration : il est difficile de ne pas voir que "The Fountain" est l'un des premiers albums d'Echo qui n'ait pas UN seul grand morceau, tandis que les tentatives électro-pop ou "rock à guitares" finissent par sonner comme des copies fatiguées de chansons un peu stupides mais efficaces que tant d'autres groupes moins importants font beaucoup mieux. Au final, pas un mauvais disque, mais venant d'Echo ...!!!
31 octobre 2009
Séance de rattrapage : "Welcome" de Philippe Lioret
On a envie d'adorer ce "Welcome", issu d'un cinéma français "du milieu" qui n'a rien, honnêtement, de très aimable, avec sa lourdeur psychologisante et sa facilité à tout ramener à un "boy meets girl, girl leaves boy" fastidieux… et aussi d'un Philippe Lioret à la filmographie discutable (j'ai un souvenir assez pénible de son "Equipier" un peu ringard, par exemple !). Evacuons tout de suite ce qui fâche : le jeu d'un Lindon qui se "lino-venturise" avec l'âge, et tout ce qui tourne - péniblement - autour des relations entre lui et son ex- ! Pour le reste, oui, "Welcome" est un film magnifique (on n'oubliera pas de si tôt les plans majestueux de Bilal crawlant sur la Manche entre les tankers !), juste (extraordinaire première demi-heure, quasi documentaire…) et nécessaire (non, le parallèle ayant déplu à Sarko et l'ignoble Hortefeux avec la France de Vichy n'est pas exagéré !). Devant l'urgence du propos de Lioret et sa sensibilité humaine et politique, les quelques restrictions ci-dessus n'ont guère d'importance !
30 octobre 2009
Séance de rattrapage : "RockNRolla" de Guy Ritchie
Non, Guy Ritchie n'a pas réussi avec ce "RocknRolla" ce que certains critiques complaisants célèbrent : un retour à l'énergie déjantée et enthousiasmante de "Snatch" ou de "Arnaques, Crimes...", même s'il essaye très fort avec ce nouveau polar qui part (trop) dans tous les sens, et est (sur)peuplé de trognes hilarantes… C'est qu'il faudrait un peu plus de tenue dans un scénario qui n'en est pas un, mais se réduit à une accumulation de situations extrêmes ou anodines, en tout cas qui ne servent qu'à faire la démonstration gratuite des talents, certes considérables, de toute l'équipe du film : acteurs british évidemment impeccables, montage créatif pour plaire aux djeunss, image souvent splendide, dans les sépias, et musique évidemment rock'n'roll de bon goût… tout y est, sauf un vrai metteur en scène qui saurait tirer de tous ces éléments quelque chose comme un point de vue sur cette nouvelle criminalité que l'opulence londonienne a apparemment attirée. Mais Ritchie, au final, n'est pas un vrai metteur en scène…
29 octobre 2009
Richmond Fontaine à la Sala El Sol le mardi 27 octobre
Ce qui m'inquiète après la première partie "espagnole" de ce soir, c'est qu'il est 23 heures, et que tout le monde s'affaire à démonter une bonne partie du matériel du premier groupe... Que
va-t-il rester pour Richmond Fontaine ? Pas grand chose en
fait, le groupe jouant assez dépouillé ! La salle s'est correctement remplie (à
moitié environ)quand à 23 h 18, le quatuor de quadragénaires Richmond Fontaine
entre en scène. Je dis "quadragénaires" même si je n'ai aucune idée de l'âge
exact des musiciens, mais il y a dans leur apparence une étonnante banalité
(pour un groupe de rock, s'entend...) : oui, ils ont tout l'air d'une petite
bande de mâles américains ordinaires, issus d'une white middle class assez
éduquée, mais qui préfère quand même passer ses week-ends "entre hommes" à la
pêche avec une bonne caisse de bières fraîches qu'à déambuler au Musée du Prado
de Madrid (au hasard). Je sais, ce sont des clichés, mais c'est l'impression
qu'ils me donnent... voici des mecs qui ont déjà vécu, et qui ne se la jouent
pas, ni "rock'n'roll?, ni "artistes".
Sauf que le premier morceau (il s'agit de White Line
Fever, extrait de l'un de leurs anciens albums que je ne
connais pas) me
stupéfie littéralement : est-ce bien là le Richmond Fontaine que je connais ?
C'est d'emblée une violente poussée de deux guitares qui tricotent des accords à
la Byrds, mais revisités par le post-punk anglais, le tout porté par une
rythmique pour le moins étonnante (Sean Oldham, batteur aux longs cheveux blancs
qui m'évoque - de loin - John Carpenter est une machine froide dont les coups
claquent, tandis qu'on voit tout de suite que Dave Harding, le bassiste, est de
la trempe d'un Peter Hook, avec sa manière de construire des lignes mélodiques
au lieu de simplement tenir une rythmique...). Le son est bien fort (quelques
acouphènes, légers quand même, ensuite) et il y a dans l'élégante furie qui se
déverse sur nous la promesse d'un grand concert tout-à-fait inattendu : j'en ai
déjà des frissons d'excitation dans le dos...
Sur ce, Willy nous annonce qu'ils vont jouer "a couple of
songs" extraites de leur nouvel album (ils en joueront quand même huit, si j'ai
bien compté !), et le possible grand concert s'efface, Richmond Fontaine
alignant ensuite des morceaux plus "traditionnellement" alt-country, disons dans
la lignée d'un Lambchop, heureusement entrecoupés de poussées de fièvre
totalement stimulantes. Si d'une manière générale, les chansons sont jouées
d'une façon plus intense, plus dure que sur l'album (je pense en particulier au
magnifique Lonnie, qui recueille les suffrages du public, ou à
l'imparable Two Alone qui conclura le set avant le rappel), ce sont
quand même les chansons plus anciennes qui, à chaque fois, font remonter
l'adrénaline, faisant ci et là souffler le vent des plaines autrefois parcourues
au galop par un Crazy Horse jeune : car, plus le concert avance, plus je suis
fasciné par le guitariste (Paul Brainard ? ou Dan Eccles ? les fans du groupe
devront me le confirmer... car il y a un cinquième membre de Richmond Fontaine,
qui ne fera
qu'une seule incursion sur scène, pour jouer de la troisième
guitare - oui, troisième ! - sur un morceau particulièrement rock) dont l'allure
de vieux hippie qui se laisse emporter dans des solos lyriques et teigneux sur
sa Telecaster en fusion me rappelle... Neil Young ! Pas du point de vue son,
non, quand même, mais par sa gestuelle et l'application passionnée avec laquelle
il se met à hanter les longues cavalcades du groupe. Oui, à ces moments-là, je
ne reconnais pas grand chose, vraiment, de Richmond Fontaine, et je me demande
même comment il se fait qu'un groupe aussi talentueux et intense n'arrive pas
à (n'essaye pas de... ?) faire passer la même chose sur ses disques ! Devant
moi, sur la gauche, Dave Harding se laisse aller dans l'excitation du moment à
quelques sautillements de pogo ou poses de "bass-hero", certainement
curieusement déplacées mais bien sympathiques...
Bon, il y a eu aussi quelques pauses acoustiques, mais la voix
déchirante de Willy fait qu'elles passent bien - et les morceaux sont courts -,
et quelques moments de baisse de régime sur des chansons plus routinières, sans
doute parce que Richmond Fontaine ne construit pas son set de manière
"professionnelle" en gérant l'intensité des morceaux pour maîtriser son public,
mais semble plutôt se laisser aller au gré de son inspiration - il y
a pourtant
une set list, qui sera à peu près respectée, sauf pour le rappel : là, après une
intro acoustique en duo, Willy se laisse aller à répondre aux demandes de ses
fans, et à nous jouer le "tube" (euh ? où ?) Post To Wire à la mélodie
accrocheuse, avant de conclure par un Four Walls, je crois, lui non
plus pas sur la set list.
Au final, je sors de cette heure vingt cinq minutes très rassuré quant à mon propre intérêt pour ce groupe méconnu de notre chère élite parisienne, et très heureusement surpris par la capacité que ses musiciens ont eu par instants de nous mettre le feu au cœur, tout en pratiquant une musique finalement assez ambitieuse. Il est presque une heure du matin, je suis quand même assez vanné, décidément il va falloir que je m'habitue aux horaires madrilènes : d'ailleurs, lorsque Willy s'est étonné à un moment de l'affluence à un set aussi tardif un mardi soir - et c'est vrai qu'à Portland, les rues doivent être plutôt désertes un mardi soir à minuit fin octobre ! -, il a recueilli la réponse du tac au tac d'une spectatrice : "Welcome to Madrid !"...
L'intégralité de ce compte rendu se trouve sur le blog des RnRMf, comme toujours...!