Dubuffet is alive and well : Art Brut au Trabendo
Sur la future liste des noms de groupe les plus
débiles / amusants - l'un des projets les ambitieux de notre ami Gilles P. -
gageons que "Sexual Earthquake in Kobe" figurera en bonne place. Les 3 Lillois -
fans de Takeshi Kitano et de The Rapture (on l'aurait deviné en écoutant leur...
euh musique) - qui ont donc choisi cet amusant pseudonyme sans se rendre compte
qu'ils seraient condamnés à le répéter 10 fois à tous ceux qui, éberlués, leur
demanderaient leur nom - ouvrent donc ce soir devant un Trabendo vide pour Art
Brut. Les 12 personnes 1/2 dans la salle (je compte 1/2 pour le débile léger,
ami de Patrick Eudeline qui viendra nous gonfler - mais j'y reviendrai...) ont
quand même du mal à s'exciter sur cette electro post-punk qui sonne terriblement
faux. Moi, je dois dire que, grand fan devant l'éternel de The Rapture, j'essaie
vaguement de prendre du plaisir dans ces mini-déchaînements de boucles
électroniques, mais il faut bien dire que pour eux, ce n'est pas gagné (pour
reprendre l'expression favorite de Gilles B) : si l'imitation de Robert Smith qui
sert d'unique expression vocale chez Charly le chanteur (?) est convaincante,
elle est aussi assez irritante à la longue, et le pauvre garçon est tellement
ridicule dans sa gestuelle scénique qu'on finit par les applaudir par pure
pitié. Les Gilles sont consternés, je me sens d'humeur généreuse, ce soir, je
dodeline donc de la tête pendant les 30 minutes de leur "show", quand même
interrompu de manière très impolie au plein milieu d'une chanson par
l'organisation de la salle.
La pause sera l'occasion d'un grand moment de souffrance, quand le déchet sous-humain mentionné plus haut, grand dadais de vingt cinq ans et six d'âge mental, viendra nous demander à Gilles B et à moi si nous "faisons partie du business" !!!! Il aura du mal à me croire quand je nierai mon appartenance au monde merveilleux de la musique, mais je lui darderai l'un de mes regards méchants qui font ma réputation, et il me laissera tranquille, pour ce rabattre sur Gilles P., avec lequel il aura quinze minutes de conversation surréaliste sur Patrick Eudeline, l'un de ses amis donc, qu'il considère comme un shaman, un enfant, etc etc. La bêtise humaine n'a pas de fond, et nous nous débarrasserons du mongolien en lui refusant les 10 centimes d'Euro qui lui manquaient pour aller s'acheter une bière. L'abruti tient apparemment un fanzine, je regrette de ne pas en savoir le titre pour pouvoir connaître mieux ses brillantes théories sur les chemises à jabot, Brian Jones et ce que signifie "être Rock"...
La salle s'est maintenant un peu remplie quand Art
Brut entrent en scène, nous offrant immédiatement la représentation visuelle du
paradoxe hilarant de leur musique : d'un côté un groupe "Rock" déclinant les
stéréotypes de la Rock Attitude, avec deux guitaristes "élégants et racés" tous
droit sortis des pages magazines de la presse anglaise, une bassiste au look
gothique et un batteur nerd souriant, de l'autre un front man surprenant, Eddie
Argos, sorte de nounours gras en chaussettes dépareillées (sans chaussures je
veux dire), la bedaine émergeant de sa chemise mal rentrée dans le pantalon, qui
ressemble soit au comptable d'une PME de Castelnaudary en redressement
judiciaire, soit au lointain cousin de Lisieux qui essayait de vous montrer sa
bite chaque fois qu'il le pouvait. Disons donc que Art Brut sont à la fois
brutaux et hilarants, ce qui est un mélange aussi détonnant que original. Les
textes grandioses d'humour et d'esprit d'Eddie Argos sont déclamés, récités
(l'homme n'a rien d'un chanteur, ni de Rock ni d'autre chose) sur un mur sonore
- deux guitares à donf' - particulièrement réjouissant. Art Brut suscite déjà
une vraie passion chez ses spectateurs, qui ont inventé des rituels (on les
acclame en criant "Top of the Pops, Top of the Pops !", on leur jette des
chaussettes roses à rayures qu'Eddie se fera un plaisir d'enfiler pour le
rappel), bref on s'amuse beaucoup dans la salle comme sur scène.
Les écouter est
un bonheur pour tous ceux qui aiment qu'on leur explose les neurones avec des
rythmes keupons, voire skinheads, et même, si si, vaguement "metal". Les
regarder est un délice : les deux guitaristes, tout en restant incroyablement
classe, font un concours de se toucher les tétons et les fesses tout en
continuant à jouer, le batteur joue debout et porte un sourire illuminé du début
à la fin. Quant à Eddie, bien que ne sachant absolument pas quoi faire de sa
grande carcasse molle, il raconte des conneries (un long speech au milieu du
merveilleux "Emily Kane", ode poignant à son premier amour perdu, pour nous
expliquer qu'il ne faut surtout pas croire les paroles des groupes de rock, et qu'il ne faut pas hésiter à épouser son premier amour !),
se jette dans la (petite) foule, et a surtout l'air de jubiler d'avoir son
groupe de malades qui ramonent à fond la caisse derrière lui. A la fin, Ian Catskilkin réalise son rêve d'enfant et imite Jimmy Page sur une guitare double manche, et Mickey B dirige - comme chez les Fleshtones, pour les connaisseurs - la cérémonie d'adieu au public... "My Little
Brother" (les larmes aux yeux tellement c'est bon !), "Nag Nag Nag" (metal !) et
"Good Week-end" ("J'ai vu ma nouvelle girlfriend nue... deux fois !") auront été les
sommets furieux de ce grand petit concert très très électrique et très très excentrique.
Nous sortirons donc ravis d'avoir autant ri et vibré. Bon délire, mon pote !