30 novembre 2009
"La Fin des Temps" de Haruki Murakami
Je dois avouer que, quand on ne connaît de Murakami que ses enchanteresses histoires d'amour teintées de fantastique, "la Fin des Temps" est un choc... et d'abord une semi déception jusqu'à ce que... Mais commençons d'abord par expliquer où se promène cette fois Murakami : entre Kafka (absurde d'un monde incompréhensible au sein duquel se promène un héros-victime sans rébellion contre la machine qui le broie) et Philip K. Dick (monde-cerveau et basculement de réalités) ? entre sci-fi teintée d'heroic fantasy (le monde des ténèbres et ses monstres grouillants, la cité entourée de murailles parfaites et ses licornes) et prospective scientifique "sérieuse" (l'impact des nouvelles formes de communication, de l'informatique, sur notre pensée, voire notre cerveau lui-même, et pour finir notre réalité) ? Entre comédie grinçante (c'est le livre de Murakami qui m'a fait le plus rire, ou au moins sourire...) et poésie sublime (là où Murakami excelle, dans la description bouleversante de détails anodins de la vie quotidienne? Oui, oui, et avec des accents "godardiens" (on peut penser à "Alphaville") et "dylaniens" (la musique comme salvation du monde, ou au moins de quelques précieux instants de (sur)vie, ou mieux encore comme ultime moyen de ne pas perdre son cœur...). Si "la Fin des Temps" n'est pas toujours intense, c'est que la partie "Fin du Monde", volontairement sans aucun doute, est trop désincarnée pour ne pas être affreusement ennuyeuse. Ce qui sauve, enfin, "la Fin des Temps", ce sont ses 50 dernières pages, pleines donc de cette poésie aussi tranquille, minutieuse que désespérée, qui est la marque de fabrique, unique, de ce grand écrivain paradoxal et foisonnant qu'est Murakami.
07 novembre 2009
"L'Âme du Mal" de Maxime Chattam : la grenouille et le boeuf
On a parlé de "best sellers" à propos des livres de Maxime Chattam, soit disant successeur d'un Grangé perdu dans ses épopées de plus en plus lourdingues. J'ai lu "l'âme du mal"... avec beaucoup de difficultés, tant j'ai trouvé un livre laborieux, accumulant les pires stéréotypes du roman et du film US "de serial killer", sans y apporter une seule idée nouvelle. Un livre écrit "avec les pieds" (on pense par moments à une mauvaise traduction, mais non, le livre a été écrit en français !), dans un style scolaire, ressassant lourdement ses pauvres obsessions à coup de mots maladroits et parfois prétentieux, perdu entre citations pseudo-documentées (copiées-collées d'internet ?), dialogues improbables qui nous arrachent des éclats de rire douloureux, et tendance ridicule à bien surligner la moindre idée pour s'assurer que le lecteur a bien compris ! Le pire étant atteint lorsque Chattam a recours à l'explication la plus puérile qui soit pour rationaliser son intrigue qu'il avait tant bien que mal poussée vers le fantastique (je ne révèlerai pas le twist, même si je ne vous encourage certainement pas à perdre votre temps à lire ce... "machin"). Ce n'est pas parce que Chattam nous fait le coup - sympathique - de refuser le happy end habituel au genre qu'il n'est pas, au final, complètement ridicule. Ce livre, le pire que j'ai lu depuis belle lurette, illustre à mes yeux la fable de la grenouille française qui voudrait se faire aussi grosse qu'un boeuf américain.
27 octobre 2009
"Cosmopolis" de Don De Lillo : entre Ballard et Brett Easton Ellis
De Lillo est un génie, tout le monde le dit, alors ça doit être vrai.
Je n'ai pas réussi à lire plus de 10 pages du premier livre de De Lillo
qu'on m'a offert, ce qui ne m'arrive jamais. J'ai acheté "Cosmopolis"
parce qu'il était court, et je l'ai reposé après 10 pages, incapable
d'entrer dans le livre, du fait du style de l'auteur, poétique certes,
abstrait aussi, mais qui ne me parlait pas outre mesure. Et puis j'ai
appris que Cronenberg, oui, Cronenberg allait adapter le livre, alors
je me suis dit que... Il devait y avoir quelque chose pour moi dans ces
190 pages. Et de fait, j'ai fini par rencontrer un sujet, une forme et,
peut-être, un auteur. "Cosmopolis" fascine donc - pour peu qu'on
franchisse la barrière des premières pages - par sa profondeur
symbolique et sa force visionnaire (je pense aux scènes formidablement
visuelles - qui appellent l'adaptation cinématographique - des émeutes
de "rats" ou de l'enterrement d'une star de rap), autant que pour
l'aspect "livre-cerveau" (le monde perçu seulement à travers les
perceptions pour le moins fluctuantes du personnage principal),
fondamentalement Cronenbergien, en effet. Au delà du talent fou dans la
construction convergente du récit - la conclusion en est rapidement
dévoilée - et de la beauté de certaines phrases, conjuguant trouvailles
"sémantiques" et inspiration poétique indéniable, il reste au fond de
moi une gêne, légère, mais indiscutable : le thème de "Cosmopolis"
reprend assez littéralement les obsessions d'un J.G Ballard (la
connexion Cronenberg, encore) sur le délitement de sociétés
déshumanisées, en les confrontant avec l'hébétude caractéristique des
premiers Brett Easton Ellis... Deux de mes auteurs préférés de tous les
temps, mais dont je ne suis pas sûr qu'ils auraient fait un meilleur
livre sur ce thème !
25 octobre 2009
"Just After Sunset", un superbe recueil de nouvelles de Stephen King
Avec le temps, je m'étais un peu lassé de Stephen King, même si je dois dire que ma lassitude était née surtout d'un seul très mauvais livre, "Cell", qui, à partir d'une belle idée, dégénérait gravement en scènes gore gratuites et mal maîtrisées. Et quelle meilleure manière de retrouver - après quelques années "d'abstinence" - le talent d'écriture de l'ex-maître du thriller horrifique qu'un nouveau recueil de nouvelles, c'est-à-dire, honnêtement, le type d'ouvrage où seuls les plus grands excellent ? Fulgurance des idées, concision de leur traitement, et importance capitale du style lorsqu'il s'agit de construire un univers et des personnages crédibles en quelques pages, il faut être très fort pour dominer le "genre". Passant ici sans répit du rire aux larmes, de la frayeur au trouble, le lecteur de ces 13 nouvelles quasi parfaites se retrouve remerciant le hasard de l'avoir fait croiser à nouveau le chemin d'un King visiblement plus mature, presque sage (même s'il termine le recueil par une sorte de farce horrifique purement scatologique !) : l'enchaînement foudroyant de "The Things They Left Behind", élégie bouleversante sur le deuil post-9/11, avec "Graduation Afternoon", la fin du monde comme si vous y étiez, par le petit bout de la lorgnette, soit deux des plus BEAUX textes que King ait jamais pondus, à mon avis, justifie à lui seul l'achat de ce livre.
25 septembre 2009
"La Ballade de l'Impossible" de Haruki Murakami
<p>M</p>
"La ballade de l'impossible" - beau titre curieusement en décalage avec le thème apparent du livre de Murakami - est ce qu'on appelle
aujourd'hui un roman "déceptif", c'est-à-dire trompeur, qui a en outre un drôle
d'effet sur son lecteur : voilà un livre où il ne se passe pas grand chose, mais
qu'on dévore comme un thriller. C'est aussi un livre assez classique
"d'apprentissage" de la vie - qu'on imagine autobiographique - dans une veine
assez Salingerienne (c'est l'une des deux références sur la couverture, l'autre
étant Scott Fitzgerald, pour l'élégance mélancolique et la pudeur sensuelle des
sentiments, je suppose), à la fin duquel on n'a finalement rien appris, si ce
n'est la profondeur du désespoir et de l'impossibilité de sentir vraiment le
monde et les autres. C'est un livre sur l'amour et sur le sexe, dans lequel
l'amour est revêtu des oripeaux de l'amitié et le sexe se réduit à de pauvres
branlettes et fellations. C'est un livre sur la passion, mais une passion
glacée, vitrifiée plutôt, aussi bien derrière les conventions sociales
japonaises, mais aussi une indéniable incapacité du "héros" à se laisser aller à
exprimer quoi que ce soit de ce qui le dévore littéralement. C'est donc un livre
aussi merveilleux dans son absolue précision émotionnelle que frustrant de par
la terrible impuissance amoureuse qui s'en dégage. Au fond, ce que nous dit
Murakami en souriant tristement et calmement, c'est que tout est déjà perdu
d'avance.
06 septembre 2009
"Twilight" de Stephenie Meyer
Il y a toujours derrière les vrais best sellers globaux quelque chose de bêtement essentiel, un stimulus qui fait que les foules répondent en masse, fascinées. Si "Twilight" est le livre (la série, plutôt) de millions de post-adolescentes (ou d'adultes, hi hi hi) dans le monde, ce n'est certainement pas de par sa réappropriation relativement soft du mythe du vampire (très à la mode, ça, le vampire, en ce moment...), mais bien parce que tout ce fatras de poncifs dont Bram Stoker aurait probablement honte sert avant toute chose à nous parler de l'amour absolu, romantique parce que fondamentalement impossible (ici, l'impossibilité est à la fois physique, du fait de la "différence" entre humains et vampires, et morale, parce que les vampires de Stephenie Meyer, en ont une, de morale !), et donc perçu justement comme éternel (c'est donc bien la jeunesse éternelle du vampire comme mort vivant qui crédibilise la modernisation de l'amour éternel des romantiques). Ce qui fascine donc dans "Twilight", c'est donc bel et bien la fascination elle-même que Bella, l'archétype de la white trash girl, ressent envers son superbe amoureux, sorte de top model ultra-cool (forcément, hi hi) ostensiblement placé en haut de la pyramide sociale. Stephenie, qui n'écrit pas particulièrement bien et ressasse souvent les mêmes phrases-clichés, arrive là à nous parler avec une franchise et une lucidité touchante de ce que c'est qu'être éperdument amoureuse quand on est une fille mal dans sa peau de 15 ans. Ce n'est pas si mal que ça...
20 août 2009
"La Moustache" d'Emmanuel Carrère
Lm
On sait Emmanuel Carrère passionné par P.K. Dick, et dès lors,
on peut lire "La moustache" comme une interprétation "à la française" des
célèbres basculements de la réalité chers au génie américain... "A la
française", car explorant avec une délectation perverse les tourments
psychologiques provoqués chez ses victimes un tel basculement. Jusqu'à une
conclusion littéralement insoutenable, mais parfaitement cohérente, puisqu'en
trouvant une sortie au cauchemar des "univers parallèles", le héros de cette
sombre histoire ne peut que prendre acte de la vacuité irréversible du concept
de réalité. Et en tirer la seule conclusion possible... Une dernière remarque :
on se souvient du film troublant mais assez tiède que Carrère lui-même avait
tiré de ce grand petit livre, et on regrette maintenant que ce n'ait pas été
Cronenberg qui ait créé le "film-cerveau" radical et gore que ce "livre-cerveau" appelait
logiquement.
16 août 2009
"Millenium 3 - La Reine dans le Palais des Courants d'Air" de Stieg Larsson
Bien, au risque de désespérer encore plus les fans de "Millenium", j'ai du mal à défendre le troisième tome d'une trilogie interminable qui battait déjà violemment de l'aile avec les délires aberrants du second épisode d'une invraisemblance qui touchait au ridicule. Hormis son épilogue grotesque (le combat entre Lisbeth et son frère Terminator), Larsson a un peu redressé la barque en focalisant la "Reine dans le Palais..." sur le travail policier et administratif des différentes équipes d'investigation. Curieusement, malgré l'accumulation de détails techniques, légaux et politiques aussi inutiles que curieux, on peut se laisser prendre par cet écheveaux de faits et de personnages... mais, honnêtement, ceux que ce genre de choses ennuierait - je les comprends - pourraient facilement sauter une page sur trois sans mettre en danger leur compréhension de l'histoire. Car, au final, si lón exclut deux emprunts aux codes du thriller "made in the US", le suspense de l'attentat contre Mikael, et l'incontournable scène de procès, il est assez étrange que Larsson construise ainsi ses deux derniers livres en dépit du bon sens, livrant dès les premières pages tous les tenants et les aboutissants de son histoire, et plaçant donc son lecteur dans une curieuse position d'observateur extérieur d'une histoire qu'il connaît déjà. Au point qu'on peut se demander si cette sorte de mécanisme "anti-thriller", assez rassurant en fin de compte, où le lecteur a de l'avance sur les personnages de fiction n'explique pas partiellement le succès de Millenium...
08 août 2009
"Odd Hours" de Dean Koontz : le pire livre que j'aie jamais lu ?
1 minute pour choisir un bouquin avant d'embarquer à l'aéroport. Nb 1
NY Times Best-seller ? Dean Koontz ? Bon, ce n'est pas Stephen King,
mais je me souviens quand même de quelques bouquins acceptables de lui lus il y a
10 ou 20 ans... Alors, va pour "Odd Hours" ! Et puis, et puis... Voilà,
comme je n'aime pas ne pas terminer un livre... je me suis payé des
heures de galère, avec ce p. de livre qui me tombait des mains. Une
véritable horreur, une souffrance interminable, sans doute l'un des
pires livres que j'aie jamais lus : une intrigue d'une stupidité intense
(des méchants terroristes important des ogives aux US - bonjour, "24" -
aux prises avec un jeune "psychic" qui voit les morts et est aidé par
le fantôme de Frank Sinatra - non ???? Si !!!!), mais surtout une
écriture d'une laideur à peu près inégalée, entre logorrhée de mots
compliqués et prétentieux pour décrire la plus simple des actions ou
des idées, et humour lamentable particulièrement mal venu. Une
souffrance, je vous dis ! Et ajoutez-y une louche de concepts vaseux
vaguement new age ou du moins religieux, laissés largement inexpliqués
- parce que, évidemment, tellement idiots qu'il est illusoire de
vouloir les justifier... -, vous obtenez un gâchis intégral de papier
(oh, ces arbres abattus pour ça !) et de temps (oh, ces belles pensées,
ces douces émotions que j'aurais pu avoir pendant les quelques heures
gâchées à lire cette horreur...). Bon, pour me rassurer, je vais me
dire qu'une large partie de la population française lit les livres (?)
de Marc Levy ou de Guillaume Musso, les Dean Koontz français. J'aurais
au moins effleuré ici l'horreur absolue de cette sous-littérature dite
"populaire", en fait une sorte d'insulte à 20 siècles de civilisation.
26 juillet 2009
"Les Amants du Spoutnik" de Haruki Murakami : Antonioni chez les fantômes japonais
Du côté d'Antonioni, Murakami nous parle ici de l'ncommunicabilité fondamentale entre les êtres (ces spoutniks qui gravitent lentement sur des orbites différentes, rendant toute vraie rencontre impossible), et du brouillage des sentiments, ses personnages semblant tous plus ou moins prisonniers d'une apathie émotionnelle empêchant la réalisation de toute véritable histoire d'amour. Mais comme Murakami est japonais, il ne résiste pas - et pourquoi le devrait-il ? - à la tentation de faire de son triste conte de triangle amoureux une histoire de fantômes : ici, et c'est à la fois terriblement déprimant et vaguement terrifiant, les êtres se dédoublent entre deux mondes parallèles qui ne se croisent que par intermittence, l'un d'eux gardant à jamais prisonnière la partie la plus sensuelle de leur âme. Le superbe paradoxe qui naît de cette belle idée fantastique, c'est que c'est du côté de notre réalité que sont condamnés à errer les fantômes asexués et incapables d'aimer, tandis que désir - voire perversion (je pense à la sidérante scène de la grande roue) - s'épanouissent dans un univers parallèle hors de notre portée. Mais tout cela ne serait qu'un jeu conceptuel de plus s'il n'y avait le style époustoufflant de Murakami, la superbe élégance et la touchante simplicité de ses mots, traduisant dans une épure parfaite le moindre frémissement d'émotion (ou plutôt, ici, le manque de frémissement d'émotion !). Un grand écrivain, indiscutablement !