30 avril 2009
Séance de rattrapage : "The president's Last Bang" de IM Sang Soo
Merveille formaliste, à égale distance entre Scorsese, pour la crudité du regard sur un univers profondément corrompu, et de Coppola, pour une indéniable élégance opératique, "The President's Last Bang" est aussi une réussite théorique tout-à-fait surprenante : en réduisant, avec un sens du grotesque bien coréen, un événement politique majeur (l'assassinat d'un dictateur, moment-clé qui changera le destin d'un pays) à un ballet de mouvements dérisoires, d'actes à demi manqués et de conspirations idiotes et informes, IM Sang-Soo réalise un cruel manifeste contestataire (voir les larmes stupides d'un peuple aux funérailles d'un tyran infantile, en triste conclusion) aussi bien qu'un pamphlet quasi nihiliste (quelle foi en l'humanité peut-on en tirer ?). Reste que ce film indéniablement majeur, par le radicalisme même de son approche, prive le spectateur, frustré, de la moindre empathie avec des personnages crus et des situations délétères. Un film à déguster avec la tête seulement, donc.
28 avril 2009
Séance de rattrapage : "Be Happy" de Mike Leigh
Mais que veut donc nous dire, ou plutôt nous montrer Mike Leigh, cinéaste talentueux mais très irrégulier, dans ce "Be Happy" qui devient rapidement irritant à force d'accumuler les épisodes les plus divers (farfelus, anodins, déprimants, émouvants, il y a de tout…) ? Qu'il suffit d'y croire, de rire face à l'adversité, pour qu'un jour, l'harmonie advienne quand même au sein de ce monde furieux ? Ou qu'au contraire, les façades les plus gaies et colorées cachent elles aussi un mal-être aigu ? Dans les deux cas, ça ne fait pas forcément un film, malgré l'abattage et le charme indéniable de Sally Hawkins : la confusion maladroite du propos - assez typique de Leigh, cette confusion (qu'il faudrait être très généreux pour la qualifier d'ambigüité !) - finit donc par plomber la gaîté initiale du spectateur, vite réduit à tirer son (petit) plaisir des minuscules idiosyncrasies des personnages, donc de rire d'eux, et non pas avec eux. Cela s'appelle un film raté.
27 avril 2009
"Still Walking" de Hirokazu Kore-eda
Portrait délicat et en demi-teintes des tensions internes d'une famille japonaise - mais évidemment universelle (chacun d'entre nous méditera à loisir sur ses propres déficiences de père / mère, fils / fille ou frère / sœur au long de ces deux heures parfaites, et régulièrement émotionnellement éprouvantes) -, "Still Walking" évoque immanquablement Ozu, sans pourtant en atteindre le génie éblouissant. Comme chez Ozu, il y a chez Kore-eda ces instants véritablement magiques où une sorte de lumière sereine - et infiniment triste - envahit et l'écran et le cœur - serré - du spectateur, et qui font tout le prix de ce cinéma que l'on dit intimiste, mais qui est d'une complexité narrative et thématique permanente. Dans la contemplation d'une infinie précision des mille détails - parfois anodins, souvent cruels, occasionnellement drôles - qui révèlent tour à tour chaque membre de la famille, "Still Walking", s'il n'évite pas toujours une certaine évidence, atteint donc régulièrement l'enchantement.
26 avril 2009
"Mirror Mirror" de Ghinzu, les Belges schizophrènes...
Excitation de découvrir - tardivement - un "nouveau" grand groupe, à la musique puissante, ambitieuse, complexe, avec son lyrisme très seventies propulsant des mélodies très actuelles, et, cerise sur le gâteau, un "vrai" chanteur. Déception aussi, un peu, devant un disque qui, tout formidable qu'il soit, bourré de morceaux qui pourraient presque être des tubes - en tout cas qui restent bien en tête, obsédants et un peu mystérieux -, laisse l'auditeur sur sa faim : est-ce le manque de cohérence de cette musique, qui nous ballade de manière surprenante des Strokes au meilleur de Radiohead en passant par le pire Pink Floyd et le plus ridicule de Freddy Mercury ? "Mirror Mirror" - et c'est peut-être le sens de son titre - reflète une personnalité à la force troublante, mais pas qu'un peu schizophrénique ! Comme si "Mirror Mirror" cumulait à la fois le titre de "Album de l'année" et "Déception de l'année", en quelque sorte !
25 avril 2009
Séance de rattrapage : "Le Crime est Notre Affaire" de Pascal Thomas
Comme pour le précédent film de ce qui pourrait bien devenir une série, "Mon Petit Doigt m'a Dit", je suis resté complètement froid devant les constructions théoriques de Pascal Thomas, ce mélange trop malin de théâtralisation poussiéreuse, de citations nostalgiques et de second degré pas vraiment drôle. Si l'on évacue l'énergie, voire la magie qui se dégage du couple Frot-Dussollier, il ne reste rien de "Le Crime est Notre Affaire", l'intrigue de Maîtresse Agatha étant réduite à un McGuffin incohérent, et les personnages n'étant au final que des marionnettes sans vie au service d'un metteur en scène démiurge qui n'a pas même de vraies ambitions artistiques. On aimera donc, comme je l'ai dit, l'abattage impeccable des acteurs, et une jolie scène finale, qui porte bien l'idée assez drôle (le cliché ?) de la différence fondamentale entre hommes - théoriques et rêveurs - et femmes - pragmatiques et lucides. C'est quand même peu !
24 avril 2009
"[MI-5] - Saison 1" : La version BBC de l'espionnage...
Paré de toutes les qualités et défauts d'une série estampillée "BBC"
(originalité du propos, franchise de ton, subtilité des personnages, manque
flagrant de moyens - un peu gênant quand même quand on veut parler de
géo-politique et faire un thriller), ce "MI-5" désarçonne un peu sur ses 6
premiers épisodes par son hétérogénéité furieuse, tant du point de vue
réalisation - certains épisodes, comme le pilote, sont désagréablement frimeurs,
d'autres parfaitement maîtrisés et sobres - que sujets. De plus, on sent trop
que le temps réduit imparti à chaque fois oblige les scénaristes à des
courts-circuits qui peuvent s'avérer soit brillants, soit carrément incompréhensibles. On louera par contre l'ambigüité - très anglaise - des
personnages, et la capacité des scénaristes à leur faire subir les derniers
outrages, jusqu'à l'exécution (remarquable épisode 2 !). A suivre donc pour
trancher...
23 avril 2009
"Dans la Brume Electrique" de Bertrand Tavernier
A propos de "Dans la Brume Electrique", on nous a fait le coup du désaccord
entre le gentil artiste français et les méchants producteurs américains, voire
avec la grande star américaine âpre au gain, mais au final qu'est-ce que ce bon
Tavernier nous livre avec son "final cut" frenchie ? Un bon thriller américain
respectant tous les codes bien établis du genre (le polar moderne adulte), avec
serial killer, corruption des élites, critique (distante) des institutions (ici,
le cinéma, bravo !), ce qui n'est pas si mal en soi, puisque Tavernier a clairement
su s'adapter à son sujet. Pas de film d'auteur ici, pas de "regard" différent
sur le Sud, donc, n'en déplaise aux prétentieux défenseurs de notre francité, on
est même loin du talent qu'un Tommy Lee Jones - justement - avait montré avec
son ample "Trois Enterrements".
22 avril 2009
"Haunts", debut album du groupe du même nom : musique urbaine
Le rock a été peu à peu supplanté par le rap en temps que "musique urbaine", expression symbolique de la dureté des villes et des tensions qu'elle génère. Ce n'est pas le moindre mérite du beau disque de Haunts que de se coltiner avec ce défi, en reprenant les choses là où la trilogie berlinoise de Bowie-Eno les avaient laissées, en actualisant le funk blanc et raide des Talking Heads, et en y injectant un soupçon d'hystérie pop et post-punk. Le résultat est stimulant, à la fois glaçant de violence sourde et réjouissant d'énergie : un beau début !
21 avril 2009
The Ting Tings au Bataclan le Lundi 20 Avril
La chaleur est déjà insoutenable dans le Bataclan complet, comme à l'habitude,
et je me résous cette fois à enlever une de mes couches (rassurez-vous il me
reste mon Damart sous ma chemise, qui ne me quitte jamais...!) alors que Gilles
B et Julie transpirent déjà en débardeurs. On est un peu surpris de voir que les
roadies installent beaucoup de matériel, les Ting Tings seraient-ils désormais
plus qu'un duo ?
Non, rassurez-vous,
l'estrade et les claviers supplémentaires ne sont là que pour permettre plus de
combinaisons sur scène au couple Jules + Katie... Par contre, à l'arrière,
quatre micros permettront d'accueillir des cuivres, tenus par quatre jeunes
femmes au look synthétique savoureux, qui viendront faire quelques interventions
bien senties, la meilleure s'avérant sur
We Started Nothing, dont la
puissance en sortira encore renforcée... Bon, soyons honnête, ce concert de
The Ting Tings n'atteindra pas le niveau d'hystérie et d'extase
de celui de la Cigale, il y a quelques mois,... mais la faute en incombe plus au
public, heureux et enthousiaste, mais curieusement sage et retenu ce soir (rien
à voir avec la masse en furie qui explosait littéralement au Festival des
Inrocks...) qu'à Katie et Jules, qui seront au moins aussi bons. Car dès
l'intro, un très beau - et légèrement remanié - We Walk, et le second
morceau, l'irrésistible Great DJ, il est clair que The Ting Tings
confirment leur stature de groupe de scène, transcendant la joliesse pop et
l'electro-funk énergique de l'album en une déferlante de percussions - Jules est
un fauve derrière ses fûts - et de riffs de guitare ininterrompus : les chansons
se transforment en monstres de rythme et d'intensité, s'accélérant et
s'accentuant régulièrement en montées de plaisir. Petite pause avec une version
détendue et spectaculaire de Traffic Light, qui permet de constater que
Katie chante vraiment très bien, et c'est reparti
jusqu'au final, avec un
Shut Up and let Me Go plus Talking Heads que jamais. Voilà, moins de 45
minutes et c'est déjà le rappel, avec une intro pendant laquelle Jules fait le
DJ (Walk This Way / Good Times /
Ghostbusters...) avant d'empoigner une basse Fender pour un bel
Impacilla Carpisung. Vient la transe finale de That's Not My
Name, et on essaye en vain d'accrocher l'extase qu'on sent pourtant à notre
portée...
Bon, The Ting Tings
ne nous ont pas déçus ce soir, même si
l'on remarquera que, cuivres mis à part,
le set était sensiblement semblable à celui des Inrocks : non, ce sera bel et
bien le public qui ne sera pas laissé entraîner dans la folie electro de la
musique des Ting Tings, et qui n'aura donc pas permis à ce concert d'atteindre
les sommets dont il était proche. Mais bon, c'est aussi ce genre d'aléas qui
fait la beauté et la magie de la musique live, ces impondérables qui distinguent
une simple bonne soirée d'un grand moment inoubliable.
Retrouvez l'intégralité de ce compte-rendu sur le blog des Rock'n'Roll Motherf***s.
20 avril 2009
"L'adversaire" d'Emmanuel Carrère
Il y a - même ceux qui n'ont pas lu le livre le savent - à la source de
"l'adversaire" d'Emmanuel Carrère, l'un des "faits divers" (terme erroné en l'occurrence) les plus terribles et vertigineux qui soient : l'affaire Jean-Claude
Romand. Ayant été à l'époque et à ma manière sans doute autant frappé que
Carrère - et que des milliers d'autres individus - par cette énigme à proprement
parlé inconcevable, j'ai longtemps refusé de lire ce livre, et aussi de voir les
deux films tirés de cette même affaire. Ayant admiré le travail subtil de
Carrère dans "la classe de neige", je me suis enfin plongé dans "l'adversaire",
et j'ai commencé ce livre incandescent les larmes aux yeux pour le finir la rage
et la frustration au cœur. Il y a fort à parier que c'est ainsi que Carrère l'a
écrit, d'ailleurs, car au final, une fois qu'on a fait le deuil cruel de tout ce
qu'on peut aimer (enfants, femme, amis), et même de toute humanité - Romand
ayant clairement renoncé à la moindre parcelle d'humanité, dévoré par le néant
absolu de ses mensonges absurdes, on découvre qu'il n'y a forcément plus rien à
comprendre, plus rien à pardonner ni à condamner. Les dernières pages ne servent
alors qu'à reconstruire une nouvelle illusion sur le champ de ruines qu'est la
réalité : celle de Dieu, de la foi, du pardon, de l'amour. On sent que Carrère
n'y croit pas plus que nous, qu'il en est même vaguement dégoûté, mais qu'il n'a
plus la force de balayer tout cela de mots forcément partisans. C'est dommage -
à défaut de comprendre, on aurait bien aimé de la révolte, pour purger toute
cette horreur ! - mais d'une logique imparable. Le dernier mot se doit de
revenir aux menteurs.