30 septembre 2008
"Entre les Murs" de Laurent Cantet
Voici un film aussi intelligent dans son regard sur la construction - à l'école - de la nouvelle société française multi-raciale et multi-culturelle que (trop) malin : le choix d'une fictionnalisation de l'expérience vécue de Bégaudeau, ré-interprétée par lui-même et des élèves transformés en (excellents) acteurs de rôles qui sont les leurs, mais pas tout-à-fait, produit un effet de réel aussi sidérant que gênant : je me suis surpris pendant la 1ère partie du film à regretter de ne pas être plutôt devant l'un des brillants documentaires de Depardon, qui aurait certainement mieux transcendé ce "sujet de société". Et puis la fiction se noue, les enjeux deviennent plus dramatiques avec le dérapage du prof et ses conséquences, l'émotion envahit le film, et on comprend ce que Cantet a voulu construire. Le dernier face-à-face entre le professeur et une élève particulièrement démunie vient alors refermer ce beau film avec ce constat désespéré mais évident que, quels que soient les efforts de tous, l'école ne produira pas cette égalité fantasmée.
29 septembre 2008
"20th Century Boys" - Vol 9,... N'oublions pas non plus que Urasawa est un grand dessinateur...
Le neuvième tome de "20th Century boys" commence brillamment en concluant
l'extraordinaire périple de Kyôko et en lui faisant découvrir le visage d'Ami
(enfant, mais bon !). Cette révélation nous est cependant épargnée : Urasawa est-il sadique
(combien de temps nous faudra-t-il encore attendre ?) ou bienveillant (ceux qui voit le
visage d'Ami ont une sérieuse tendance à se trancher les veines ensuite...) ? On
enchaîne alors avec un retour à une narration plus classique, puisqu'on suit
Kanna dans sa tentative de monter une action contre Ami en 2014. On peut ergoter
sur la vraisemblance du recrutement de ses troupes, mais Urasawa nous fait vite
oublier ces petits soucis très terre-à-terre en nous propulsant dans une autre
de ces scènes intenses dont il a le secret, avec suspense insoutenable et action
spectaculaire : ce sera l'occasion pour nous de remarquer que, enthousiasmés par
la brillance du scénario et de la narration, on a tendance à oublier la beauté
du dessin de Urasawa, sa capacité à figurer des actions souvent très complexes (de
multiples personnages se déplaçant simultanément) sans jamais sacrifier la
lisibilité.
28 septembre 2008
"We Started Nothing" de The Ting Tings
On a rien inventé, c'est sûr, mais qu'est-ce qu'on s'amuse quand même ! On a le meilleur DJ, on a repiqué les mélodies les plus brillantes de la pop bubble gum du siècle dernier, on est en duo comme tous les jeunes gens modernes qui peuplent les magazine (c'est la mort annoncée des groupes, non ?), on a les cheveux blonds et le look maigre hérité de décennie de dictature de la mode, on a un nom stupide et drôle (de plus en plus dur à trouver, ça, les noms stupides et drôles, on a pensé s'appeler "We come from Bejing", mais avec les JO, ça le faisait moyen. On a pondu un disque fantastique, en fait, on savait même pas qu'on en étaient capables, de ce putain de disque. Le problème, c'est... Et après ? En attendant, on danse...
27 septembre 2008
"Donkey" de CSS : attention ! danger, globalisation...
Comment peut-on parler la langue la plus musicale qui soit, le portugais du Brésil, et chanter 100% en Anglais ? Comment peut-on sortir des nuits radicales de São Paulo et singer les 1000 copies de Blondie de ces 30 dernières années ? Deux questions - parmi d'autres - qui viennent à l'esprit en écoutant le second CSS, un disque comme il en sort des dizaines par an sur la planète, banalisé par une production rock clinquante, et d'où toute la douce folie qui nous ravissait chez "Cansei de Ser Sexy" l'année dernière semble s'être envolée. Reste quatre mélodies formidables, deux gimmicks fun et très 80's aux claviers, bref, la routine du rock/électro en 2008. Je propose que ce disque soit étudié comme exemple nuisible de la globalisation !
26 septembre 2008
"Box of Secrets" de Blood Red Shoes : le secret, c'est la douleur...
La pop s'est toujours nourrie de la douleur. Souvent celle des coeurs brisés. Ici, c'est celle des pieds en sang de Cyd Charisse qui sous-tend tout l'édifice des compositions intenses de Blood Red Shoes. Voix dans l'intensité, voire l'extase ; guitare qui hache et cisaille ; batterie qui martèle et extermine ; tout ici crie l'effort, la souffrance, comme si la recherche de la perfection pop ne pouvait se faire qu'au milieu du chaos du monde, au prix de milles efforts jamais totalement récompensés. Et si c'était ça, le secret dans la boîte d'où suinte et goutte du sang, cette impossibilité d'atteindre la beauté, accompagnée par la nécessité éperdue d'essayer à nouveau ?
25 septembre 2008
"Miss pas Touche - 3. le Prince Charmant" : dépressif et cruel
Le troisième volume des aventures de Blanche, la "Miss pas Touche" du bordel, commence par désarçonner le lecteur : impossible de ne pas regretter que Hubert et Kerascoët aient tenu à poursuivre un récit aussi mémorable, impeccablement bouclé par ailleurs dans les deux premiers tomes... Si grand avait été le plaisir de la découverte de cet univers original et complexe que la déception est inévitable : au romanesque feuilletonnant d'un beau roman (BD) policier sans âge succède ici une chronique dépressive et cruelle de la "vraie vie" d'une prostituée (même une qui ne couche pas, mais fouette et frappe !). Confrontée à la dureté d'un monde d'hommes, pire, de puissants (bourgeois et politiques, tous plus abjects les uns que les autres), Blanche souffre et paie désormais sa différence, sa légèreté. Lorsque le récit s'arrête après un viol (?) cauchemardesque, l'innocence passée semble bel et bien perdue à tout jamais, et on ne peut que craindre le pire pour la suite (et fin ?).
24 septembre 2008
The Divine Comedy à la Cité de la Musique le mardi 23 septembre
C'est quand Neil Hannon a entamé le set de Divine
Comedy par "Amsterdam", le classique francophone le plus apprécié par les
rockers anglais (on a eu Scott Walker, Bowie, et tant d'autres ensuite) que je
me suis souvenu que, ce soir, nous n'allions pas assister à un concert de Divine
Comedy - l'un des talents les plus brillants de la pop anglaise de ces 30
dernières années, et aussi les plus sous-estimés, d'ailleurs les autres
"Rock'n'Roll Motherf***s n'étaient même pas là ce soir...) - mais à une sorte de
soirée concept autour de l'amour - à mon avis immodéré, comme tout ce qu'il fait
- que Neil porte à la France (bon, Brel est Belge, mais les Anglais ne
s'arrêtent pas à ce genre de détail...). Tout avait pourtant bien commencé,
Sophie était arrivée tôt pour que nous soyons au premier rang, juste devant
notre idole (...bizarroïde, mais justement idole quand même...) et Pat s'était
trouvé une belle place au balcon qui lui permettait de surveiller à la fois Neil
Hannon et les mouvements désordonnés qui m'agitent lorsque je euh... danse. Bon,
je reviens à "Amsterdam", toute en platitude acoustique façon Bowie plutôt qu'en
graisse de moules-frites façon Brel, on ne peut pas dire que ça commence bien !
Mais ce diable de Neil enchaîne avec un "Europop" redoutable, speedé,
électrique, histoire de nous rassurer : c'est bien Divine Comedy qui est sur
scène... Pour
immédiatement poursuivre avec "Poupée de Cire, poupée de Son" en
version post-Arcade Fire, moins Pixienne quand même, donc ni pop ni rock
: encore une fois, à mon humble avis, un hommage à côte de la plaque. On
comprend alors ce qui va se jouer ce soir : 50% de daube variétés française, 50%
de génie "scott-walkerien" d'un Neil Hannon au top, qui revisite les meilleurs
titres de son répertoire : dur dur pour mes nerfs !
Bon, ne faisons pas dans le détail : le pire a été
atteint lorsque Vincent Delerme est monté sur scène chanter en yaourt "Songs of
Love" - peut-être pour se venger de l'infâme gloubi-glouba que Neil Hannon a
fait des paroles malines de son "Anita Pettersen" quelques instants auparavant.
A ce moment-là, c'était tellement mauvais, tellement consternant, que je me suis
tâté pour ne pas quitter la salle. Remarquez que, question hors sujet grotesque,
on a encore eu droit après à une reprise scolaire et banale des "Copains
d'abord" (Brassens par Divine Comedy, cherchez
l'intrus) sur laquel tout le
gentil public parisien chantait et tapait dans ses mains à contre-temps : on
était bien en France, et je n'avais qu'une envie, me ruer avec mon passeport à
l'aéroport pour prendre un vol pour un pays où il y a de la Musique, de la
vraie (l'Angleterre ou le Brésil, au hasard). Je rigole, mais l'entreprise
funeste de Neil Hannon n'a pas été totalement vaine : on a frémi sur une version
soufflante de "Initiales BB" (rebaptisée "Sexy BB") avec la diaboliquement sexy
Daphné en égérie brûlante, et on a littéralement décollé sur la reprise
improbable d'un classique de l'Eurovision 1967, "l'Amour est Bleu", cisaillé à
la telecaster, mélodie à la bêtise sublime magnifiée par la magie improbable du
rock'n'roll.
Heureusement, il y avait aussi ce soir les chansons
de Divine Comedy, et même les meilleures, la plupart d'une beauté asphyxiante.
C'est simple, la version de "When the Lights go out over Europe" a été ce que
j'ai entendu de plus beau, de plus bouleversant sur scène cette année : les
larmes remplissaient mes yeux, j'avais la chair de poule, et cela rachetait
largement toutes souffrances sadiques que Neil m'a infligées ce soir. Et puis
"Tonight We fly" a presque renouvelé le miracle, à la fin. Et puis, Neil et sa
bande sont revenus pour un second rappel non planifié, un magnifique "Something
for the Weekend" à la fois turbo-propulsé par
l'enthousiasme des fans et
symphonique. Et ce fut fini : 1 h 55 d'un concert généreux, malicieux, original,
inventif, mais dont j'aurais personnellement sacrifié sans aucun regret une
bonne moitié, pour pouvoir mieux me concentrer sur les morceaux de pur génie que
sont "Alfie" ou "Generation Sex". Ah ! j'oubliais quand même d'ajouter que Neil
a effectué, comme toujours, son coming out - si j'ose dire -, débutant le set
dans son habituelle crispation, complètement figé dans son costard-cravatte et
derrière ses lunettes fumées, et le finissant en bras de chemise, guitar hero ou
presque, radieux, balançant ses vannes toujours délicieuses à tout bout de champ
: en un mot, parfaitement adorable. Et cette métamorphose-là, cette
"liberation", c'est encore une fois un bonheur d'en être témoins.
Retrouvez tous nos compte-rendus de concerts sur le blog des Rock'n'Roll Motherf***s !
23 septembre 2008
"20th Century Boys" - Vol 8, le meilleur ?
Et si ce huitième tome était le meilleur de "20th Century Boys" ? En tout cas, voici l'ultime preuve du génie narratif de Urasawa : on se souvient du flashback - culotté car partagé par deux narrateurs simultanés - entamé dans le tome 7, on le voit déboucher ici sur une conclusion apportée par un troisième narrateur ! Plus fort encore, Urasawa nous propose ensuite un autre flashback à la fois réel et virtuel, puisque les souvenirs d'enfance de nos héros explorant la "maison de la côte de la pendue" se superposent exactement avec le monde imaginaire de l'attraction finale d'Ami-Land, nous offrant le trouble d'aller et venir entre deux observateurs des mêmes événements - évidemment essentiels -, l'un dans le monde "réel" de 1971, l'autre prisonnier de sa re-création manipulatrice en 2014 ! Vous suivez toujours ? Mais tout cela ne serait rien sans la succession de suspenses insoutenables qui jalonnent le livre (le face à face Kenji - Ami alors que le monde tel que nous le connaissons prend fin à l'aube du nouveau millénaire ; la découverte par Koizumi du visage d'Ami - non, pas encore, là on vient de tourner la dernière page...). Littéralement tuant ! Absolument génial !
22 septembre 2008
Séance de rattrapage : "Je Vais Bien, Ne t'en fais pas" de Philippe Lioret : Une (bonne) surprise !
Au 1er degré, "Je Vais Bien..." est un "drame psychologique" (horreur !), forcément construit sur l'excellence de l'interprétation (... et il faut admettre que Mélanie Laurent est exceptionnelle, tour à tour fascinante et émouvante), n'évitant pas les clichés inhérents à "l'analyse d'une famille en pleine déliquescence". Loin donc du cinéma que j'aime. Mais, surprise, il y a une lecture beaucoup plus passionnante du film : derrière les conventions d'un cinéma psychologique trop sage, se dégage une immense tristesse devant cette société - pavillonnaire - française des années 2000, sclérosée, aussi mesquine dans ses aspirations (déménager à St Malo constitue une vraie transgression) que haineuse dans son rapport à autrui (l'arrogance de la médecine, le manque d'intérêt envers son prochain, la brutalité des petits chefs). Là, le film touche juste, d'autant que, en conférant à son scénario improbable une allure de thriller, en suspendant intelligemment sa fin, Lioret fait enfin acte de cinéma.
21 septembre 2008
"Mes problèmes avec les Femmes" de Robert Crumb : problèmes, quels problèmes ?
N'importe qui qui s'intéresse à la BD, surtout s'il a plus de 40 ans, sait que
Robert Crumb est un génie, qui plus est un génie qui a eu une influence majeure
sur la contre-culture US - donc mondiale - lors des années où celle-ci a le plus
impacté la société, la fin des 60's. Je n'ai donc AUCUNE excuse pour ne pas
avoir lu Crumb plus tôt. Mais je n'ai non plus aucun regret, tant il faut avoir
sans doute atteint cette âge où l'on peut réfléchir avec une certaine sérénité
sur son amour des femmes pour apprécier pleinement cette sublime - je pèse mes
mots - compilations de réflexions de Crumb sur son obsession sexuelle (les gros
culs et les jambes massives, c'est de notoriété commune), sa perversité et ses
vices, sa culpabilité générée par son éducation juive (on a le droit de penser à
Woody Allen, en plus hard évidemment). Le dessin est d'une beauté et d'une
vigueur rares, l'humour permanent mais profondément désespéré (le plus bel
humour, bien entendu !), même si les dernières pages viennent tempérer
l'angoisse transie des récits - autobiographiques - précédents : après tout,
nous dit Crumb, la vie est belle, quand on est vieux, avec tellement de belle
musique à écouter, avec tant de souvenirs de femmes aimées, et une petite fille
à élever et adorer. Qui pourrait le contredire ?